Après le lâcher-prise, il y a le présent | Partie 2 : Qui a décidé de la norme ?
La publicité fabrique la « normalité » du monde
Ses années passées en agence de publicité ont profondément marqué la manière dont Atau pense. La « famille » qui revient sans cesse dans les publicités ou les spots automobiles — un couple hétérosexuel, un fils et une fille — se répète si souvent dans les médias qu’elle finit par s’installer, sans qu’on s’en rende compte, comme la norme par défaut de la culture. « Depuis mes années en agence, j’ai conscience de l’influence considérable qu’a la publicité, dit-il. Cette conscience continue de nourrir ma façon de travailler aujourd’hui. Selon la manière dont on s’en sert, cela peut jouer dans un sens comme dans l’autre. »
Cette même conscience se tourne aussi vers l’intérieur, vers sa propre présence sur les réseaux sociaux. Ne montrer que les aspects les plus soignés de sa vie, au risque de laisser croire à ses abonnés que c’est là la norme — et de les faire se sentir mal par rapport à leur propre vie — reviendrait à trahir tout le sens de sa démarche. Il n’est pas à l’aise non plus à l’idée de nourrir une économie fondée sur la surconsommation. Il porte cette tension en lui. On imagine parfois qu’il mène une vie élégamment mise en scène, mais il en rit : la plupart du temps, il traîne en pyjama, avec des vêtements encore troués.
Face aux normes que la société construit, il se range dans une catégorie bien particulière : celui qui aurait voulu appartenir à la norme, sans jamais y parvenir. « Je pense que c’est de là que vient mon complexe, dit-il. Et c’est peut-être exactement pour ça que j’ai envie de la faire voler en éclats. »
La perfection n’existe pas
Quand des amis restés au Japon viennent lui demander conseil, Atau remarque à quel point il leur est difficile de répondre à deux questions pourtant simples : est-ce vraiment ce que tu veux ? Et pourquoi le veux-tu ? Grandir dans un environnement souvent monoculturel, suppose-t-il, rend déjà plus difficile le fait de parvenir à se poser ces questions.
Une structure similaire existe en France, dit-il, et on la retrouverait sans doute partout dans le monde. En France, les attributs encore considérés comme la norme par défaut restent : blanc, homme, hétérosexuel. « Plus on est proche de la norme, plus la crise peut être profonde le jour où quelque chose vous en écarte », explique-t-il. Il y a une certaine fierté à avoir suivi sans encombre le chemin tout tracé, précisément parce qu’on était proche de la norme — ce qui explique justement pourquoi le moindre écart peut déclencher une lutte aussi intense avec la question de ce qu’on veut vraiment.
« La perfection n’existe pas », dit-il. « Tout le monde, à un moment donné, se retrouve face à un écart entre la réalité et ce que les choses « devraient » être. C’est là qu’on commence à se demander : est-ce que ça me va, vraiment ? » Fort de sa propre expérience, il insiste : « Même les gens qui pensent vouloir être « la norme » — je ne crois pas qu’ils le veuillent vraiment, au fond d’eux. »
Atau lui-même affirme se poser sans cesse ces deux mêmes questions — est-ce vraiment ce que je veux, et pourquoi je le veux. Au Japon, c’est la douleur de vouloir se rapprocher de la norme sans jamais tout à fait y parvenir qui, la première, lui a donné l’occasion de se les poser. « Parce que j’étais en dehors de la norme, des questions comme « pourquoi suis-je différent » ou « pourquoi est-ce que je fais les choses autrement » étaient toujours là, quelque part en moi, dit-il. Je pense que c’est devenu une habitude. »
La norme n’a jamais été unique
Atau s’oppose aussi à la méritocratie — cette croyance, si centrale dans ce que la société moderne considère comme la norme, selon laquelle l’effort est toujours récompensé. L’idée que la réussite ne tient qu’à l’effort individuel efface tout ce qu’une personne ne peut contrôler : le milieu familial, la situation économique, la chance. « Ce sont seulement les gens qui ont déjà les moyens de fournir cet effort qui peuvent se permettre de dire ça », fait-il remarquer.
Plus la situation d’une personne est favorable, plus il lui est difficile de remarquer à quel point elle l’a été. C’est précisément pour cela, pense-t-il, qu’il importe de reconnaître le socle sur lequel on se tient — sans jamais l’imposer aux autres.
Cette perspective s’étend jusqu’à remettre en question le système scolaire et la société elle-même. « Toute la structure de l’école, et de l’économie en général, est un cas d’école de méritocratie — on mesure les gens par leurs notes, par leur productivité », dit Atau. Les enfants incapables de rester concentrés en classe finissent par recevoir un diagnostic, mais le problème n’est peut-être pas l’enfant, souligne-t-il. C’est peut-être simplement qu’ils ne correspondent pas à un système bâti autour du rendement économique.
« Même les définitions du handicap deviennent discutables, quand on y réfléchit ainsi », poursuit Atau. « Selon quel critère considère-t-on que quelque chose est un handicap ? La schizophrénie, les maladies mentales — sont-elles qualifiées ainsi parce que la personne ne peut pas gagner sa vie, ne peut pas contribuer économiquement ? Vu sous cet angle, on dirait qu’il n’existe qu’une seule norme, appliquée à tout. »
Une société qui mesure les individus à une seule et même aune — peuvent-ils travailler, peuvent-ils gagner de l’argent. Ce qui doit changer, selon lui, c’est la norme elle-même : qu’elle devienne plurielle plutôt qu’unique. Son compte Instagram est, entre autres choses, un outil pour éroder ce monolithe — non pas par une grande déclaration, mais peu à peu, publication après publication.
« Normal » n’a jamais rien eu de naturel. Quelqu’un l’a construit, morceau par